Indispensable “Vie et Destin”

C’est ma troisième lecture de ce roman fleuve à la Tolstoï, ou quand l’histoire des personnages rencontres l’Histoire.

Si l’époque est celle de Stalingrad (à partir de 1942), les propos de l’auteur, sa pensée, portés par une écriture pure, sans fioritures, claire, limpide, sont toujours d’actualité. Et vu le climat délétère en France depuis quelques temps, encore plus d’actualité.

Page après page, chapitre après chapitre, vous y lirez l’horreur des combats et des camps (nazis et soviétiques), les espoirs des soviétiques dans un avenir qui ne pourrait être que meilleur après que tout un peuple se soit battu pour une liberté espérée. Mais surtout la vision hallucinée d’un auteur sur les finalités identiques de deux concepts politiques que tout semblait opposer.

Rarement un livre a connu une histoire aussi étonnante et éprouvante que celui-ci. En 1960 il est “arrêté” par le KGB…Oui, oui, vous avez bien lu, le manuscrit a bien été arrêté. Pas l’auteur, le manuscrit! Et, comme pour “L’archipel du goulag” de Soljenitsyne il sera détruit. Mais son auteur, peut être parce qu’ancien fidèle du régime, ou parce que malgré tout nous étions en pleine époque Khrouchtchev, ne fut pas plus inquiété.

Mais ce roman faisait sans doute peur: bien plus que le roman de Pasternak, sans doute plus encore que “L’archipel”, parce qu’ici l’auteur, sans négliger le côté héroïque d’un peuple qui se sacrifie pour faire barrage à la barbarie nazie dans l’espoir de lendemains libérés, loin des procès de 37-38, l’auteur donc démontre combien ces deux systèmes politiques que tout devrait opposer, ont finalement le même résultat: les camps. Avec ses corrélées, que sont l’antisémitisme dont Grossman dépeint avec finesse l’imprégnation dans le monde soviétique, l’abolition de la pensée et du libre arbitre, la haine comme moteur, la peur comme chaîne. Tout ce qui fit de ces deux systèmes les pires cauchemars du XIXème siècle. Et que l’on voit resurgir aujourd’hui.

Lire ce roman de nos jours me paraît aussi indispensable que relire Primo Levi ou Hannah Arendt pour comprendre comment la bête parvient encore à relever sa tête immonde.

Et une fois de plus, je vous envie de découvrir ce chef d’oeuvre.

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